Lettre verte ou lettre de priorité : comment choisir pour vos envois ?

On ne s’attendait pas à voir l’enseignement de l’orthographe devenir le théâtre d’un affrontement politique aussi vif. Pourtant, dans le Bade-Wurtemberg, la ministre de l’Éducation Susanne Eisenmann (CDU) a décidé de trancher dans le vif : désormais, les écoles primaires doivent bannir toute méthode pédagogique qui laisserait les enfants écrire “à l’oreille”, c’est-à-dire sans s’attacher à l’orthographe exacte des mots. L’association des écoles primaires, loin de digérer la mesure, a pris la plume. Sa présidente, Claudia Vorst, prorectrice de l’Université de formation des enseignants de Schwäbisch Gmünd, écrit aujourd’hui au ministre-président Winfried Kretschmann (Verts), l’exhortant à revenir sur cette directive. News4Teachers publie ici le contenu de cette lettre, qui fait grand bruit.

L’association des écoles primaires place ses derniers espoirs dans la réaction de Kretschmann, chef du gouvernement du Bade-Wurtemberg. Sur la photo : Winfried Kretschmann. Crédit : Alliance 90/Les Verts/Flickr (CC BY-SA 2.0).

Dans son courrier aux directeurs d’école, Eisenmann justifie sa décision en affirmant que « l’écriture correcte » représente une « compétence clé » qui doit être réaffirmée. Ce positionnement, interprété comme une critique adressée aux enseignants, laisse entendre que ces derniers seraient négligents dans la transmission de l’orthographe. Claudia Vorst réplique : « Les études disponibles montrent que le niveau en orthographe n’a pas baissé au collège depuis 2000, et qu’il s’est même amélioré à l’école primaire. »

La ministre a donc écarté les démarches pédagogiques dites « basées sur la notation phonétique ». Selon elle, ces méthodes prolongeraient chez certains élèves la phase de l’écriture purement alphabétique, freinant ainsi l’apprentissage des règles orthographiques dès les premiers cours. Vorst s’insurge : « Cette vision, ni validée scientifiquement ni appuyée par la didactique, prétend que seule la première étape de l’acquisition de l’écrit compte, alors que le développement des stratégies orthographiques et morphologiques se construit ensuite, avec un accompagnement adapté. »

Le débat s’envenime : les enseignants du primaire se sentent injustement mis en cause, soupçonnés d’amateurisme pédagogique et voient dans cette réforme une intrusion pure et simple dans leur métier.

Eisenmann va, en outre, à l’encontre des recommandations de la Conférence permanente des ministres de l’Éducation (KMK) pour l’enseignement primaire. Ces recommandations précisent : « Lors de l’apprentissage de l’écrit, l’approche par la phrase est une étape du développement vers l’écriture standardisée. Dès le départ, l’enfant est guidé de façon systématique vers une écriture orthographiquement correcte, à partir de ses propres productions. L’enseignement, construit sur des bases scientifiques solides, accompagne ces parcours individuels. »

En imposant son interdiction, la ministre place les établissements, les formateurs et les enseignants face à un dilemme : respecter un cadre pédagogique appuyé par la recherche, ou se plier à un diktat politique. « Les programmes officiels exigent d’intégrer les avancées récentes de la recherche en apprentissage, linguistique et didactique. Mais la lettre ministérielle nous ordonne de faire l’inverse : ignorer la science et revenir à des intuitions dépassées, comme l’idée que l’on apprend mieux en évitant toute erreur, une croyance démentie depuis les années 1980 », dénonce Claudia Vorst. Elle ajoute : « On sait depuis longtemps que notre cerveau ne fonctionne pas ainsi. L’apprentissage durable passe par l’expérimentation active, pas par l’obsession de la faute. »

Jusqu’où ira-t-on dans l’interdiction ?

En suivant cette logique, ironise Vorst, autant interdire à un enfant d’apprendre à marcher en rampant, ou proscrire les dents de lait sous prétexte qu’elles ne mâchent pas “correctement”. Pour la présidente de l’association, « la phase de l’écriture libre est un moment clé du développement, qui doit être accompagné, jamais prolongé indéfiniment, mais certainement pas éradiqué. »

Mais la décision d’Eisenmann ouvre une série de questions concrètes, dont la portée n’est pas anodine :

  • Les élèves de primaire seront-ils privés d’écrire leurs propres textes tant qu’ils n’auront pas une orthographe parfaite ? Si l’on s’en tient aux programmes (fondés sur la recherche), l’apprentissage de l’orthographe ne s’achève qu’en classe de 9e.
  • Comment développer une conscience des erreurs si l’enfant ne doit plus réfléchir à l’orthographe, mais seulement reproduire des formes correctes ?
  • Le Bade-Wurtemberg va-t-il vraiment s’isoler du reste du pays en ignorant des décennies de recherche sur l’apprentissage du langage écrit ?

Les jours derniers, l’association des écoles primaires a vu affluer des dizaines de mails et d’appels inquiets. Dans bien des établissements, on se sent déjà soupçonné de manquer de rigueur dans l’enseignement de l’allemand. Pour Vorst, « la pression qui va s’exercer sur les écoles, sommées de corriger toutes les fautes d’entrée de jeu, sera immense, face aux parents et dans un climat public de plus en plus prompt à la polémique. »

Pourquoi la ministre s’aligne-t-elle désormais sur les positions de l’AfD au parlement régional, au lieu de soutenir ses écoles ? Vorst déplore : « Ce que nous propose notre propre ministre tient plus du coup de com’ que de la réflexion pédagogique. Les Länder qui ont progressé ces dernières années l’ont fait en investissant dans la formation et l’accompagnement des enseignants. Pour le Bade-Wurtemberg, ce dont nous avons besoin, c’est d’un appui solide et ciblé pour améliorer la qualité de l’enseignement sur le terrain. »

Eisenmann justifiait aussi sa décision par les résultats décevants du Bade-Wurtemberg aux évaluations IQB nationales : la région, autrefois en tête, a dégringolé dans divers classements, passant de la 2e à la 14e place en compréhension orale, de la 3e à la 13e en orthographe, et de la 2e à la 10e en expression écrite.

La balle est désormais dans le camp de Kretschmann, qui n’a pas encore répondu à la lettre de l’association. L’affaire, loin de s’apaiser, continue d’alimenter débats et pétitions, avec des enseignants qui refusent de laisser la pédagogie devenir le jouet de la politique.